Récit de vie "Israël avant et après." par Naruna Kaplan De Macedo

Naruna Kaplan De Macedo est une cinéaste française qui vit en Israël depuis 2007. Elle a rejoint son mari, le cinéaste israélien Nadav Lapid.

Je tiens encore à la remercier ici d'avoir accepté ma proposition d'écrire ce texte où elle confronte l'idée qu'elle se faisait d'Israël avant d'y habiter avec la réalité qu'elle vit aujourd'hui.

Pour continuer le voyage, je vous propose de consulter son « journal de bord » sur le site Mediapart. Avec tout son talent narratif, Naruna Kaplan De Macedo raconte son vécu et commente l'actualité… Depuis Tel-Aviv. Une façon d'appréhender la réalité israélienne beaucoup moins morne que celle proposée par les médias traditionnels. http://www.mediapart.fr/club/blog/naruna-kaplan-de-macedo


Publié le 14 novembre 2008

J'ai six ans. Ma mère va faire un voyage, en parle beaucoup. Et puis non, elle ne part plus. On m'explique : ma mère a refusé l'invitation d'aller en Autriche après qu'il a été découvert que Waldheim, le président autrichien est un criminel de guerre nazi. On me raconte : la guerre, les Juifs, la Shoah. Peu de temps après je vais voir Ben Hur avec mon père. Pendant la projection, je fonds en larmes. Papa! Fais quelque chose... c'est mon peuple qu'ils assassinent. Première rencontre avec le Peuple d'Israël. Mes parents m'inscrivent au Talmud Torah, les cours de religion du soir, espérant que je comprenne qu'un Juif n'est pas qu'un homme qu'on tue et qu'on persécute... que je comprenne qu'il y a aussi de la joie dans cette Histoire, puisque je m'y identifie.

Ma mère est Juive, mon père non. Mes grands-parents maternels vivaient à New York dans une grande maison élégante qui sentait toujours bon. La religion ? Pas besoin d'insister : quand on s'appelle Kaplan, m'explique mon grand-père, on se souvient toujours qu'on est Juif. Mes grands-parents paternels sont Brésiliens. Catholiques fervents, j'ai toujours senti chez eux quelque chose de la déférence curieuse face à la religion que la femme que leur fils s'était choisie avait imposé malgré elle à leur unique petite fille. Ma grand-mère quand elle venait me border insistait pour qu'on dise ensemble le Pai Nosso, Notre Père. Elle en a toujours beaucoup voulu à mon père de ne pas la laisser me baptiser.

C'est quelques années plus tard que le mot Israël prend forme pour moi. Dans les prières. J'ai douze ans, je fais ma Bat-Mitzvah dans un mouvement de judaïsme libéral. J'étudie la Bible, j'apprends à lire et à écrire en Hébreu, j'adore mon rabbin, je suis enthousiaste d'être Juive, j'en suis fière sans trop savoir pourquoi. J'aime retrouver les histoires du Livre, j'aime le travail d'interprétation. Israël, Jérusalem, le Temple... des incantations, littéralement. Le mot Israël convoquant couleurs, idées, odeurs imaginaires. Comme le mot « notre peuple » ou « peuple d'Israël ». Très vite je me rends compte que je n'ai pas la foi. Du tout. Mais je me sens Juive. Absolument. Tout en prenant mes distances. L'hymne national, par exemple. Lihiot am hofshi be-artzenu... Etre un peuple libre dans notre propre pays... Je crois que pour une jeune Française dont ni la mère ni le père n'était nés en France, l'idée de peuple de l'exil comme celle de peuple du Livre me plaisait. Ce n'était pas religieux, c'était libre. C'était le monde entier comme maison. Et cette idée de « notre pays » devait forcément rester parfaitement abstrait. Quelque chose d'idéal vers quoi il fallait aspirer, loin loin loin du concret du réel. Comme dans la prière: Ecoute Israël ! l'Eternel est notre Dieu…

Une dispute avec mon cousin. J'ai quatorze ans, je suis chez mes grands-parents brésiliens à Rio. Mon cousin m'interroge : pourquoi vous, les Juifs, vous aimez autant l'argent ? Il le demande comme un petit cousin à la grande cousine qui en sait forcément plus, sans malice ni méchanceté. N'empêche. Je deviens folle, je hurle, je l'insulte, j'appelle ma grand-mère en renfort : je veux savoir d'où vient cette idée, qui est-ce qui lui a mis dans la tête.

Israël c'est encore loin quand je rencontre Tarek. Il est beau, il a deux ans de plus que moi et on est très amoureux. Il est venu en France avec sa famille, du Liban. Il me parle de la guerre. Pour moi c'est très abstrait. Trop, selon Tarek, qui a du mal à supporter que je ne condamne pas en bloc ce mot d'Israël. Pourquoi tu les défends ? Je ne les défends pas, mais je n'ose pas non plus les condamner. Je ne veux pas l'admettre, mais je ne comprends pas ce que veulent dire ces mots: occupation, guerre, bombardements. Un soir, Tarek me fait une surprise : il a trouvé un documentaire sur les massacre de Sabra et Chatilla. Je n'arrive pas à regarder jusqu'au bout. Ces images de femmes qui hurlent en s'arrachant les cheveux, c'est l'Horreur.

J'ai vingt trois ans la première fois que je vais en Israël. Sara, une amie d'enfance, m'invite pour quinze jours en terre sainte. Je fais du tourisme entre Jérusalem et Tel-Aviv pendant la deuxième Intifada. Je téléphone à mon grand-père après avoir visité le Temple, en larmes. Le lieu lui-même n'a aucun intérêt, sursécurisé, surprotégé, surfait et touristique. Même submergée d'émotion je m'en rend bien compte. Mais le mur est là au milieu de la poussière, il est vraiment là et c'est bizarrement émouvant. Le voyage est très circonscrit, nos entreprises touristiques limitées : la peur des bombes. On va au musée de l'Holocauste, je cherche les noms de mes ancêtres polonais dans les listes de convois pour les camps de la mort. Israël c'est aussi ça, donc. Les paysages prennent formes, je confronte pour la première fois les images imaginaires ou « vues à la télé » avec les teintes du désert, les couleurs des murs de la vieille ville, la plage... Je me concentre sur le drapeau et ses multiplications, que je photographie de manière obsessionnelle, comme pour faire diversion. Les deux bandes bleues et au milieu l'étoile. Contrairement à beaucoup de mes amis, je n'en ai jamais porté de pareille autour du cou. Croyant bien faire, mon grand-père paternel m'avait envoyé une petite étoile dorée pour ma bat-mitzvah... une étoile qui n'avait rien à voir avec celle de David et que j'aimais la porter pour ce qu'elle était : un signe d'appartenance contradictoire.

Israël, j'avais toujours une position dessus. Sans pour autant comprendre ce qui s'y passait. J'avais étudié la formation du pays pour le baccalauréat, les différentes guerres. Des cartes colorées où les frontières mouvantes se rétrécissent et se gonflent au gré des dates. J'étais nulle. J'avais beau aimé l'histoire, celle-ci me semblait parfaitement opaque. Et les noms: guerre de six jours, guerre de Kippour... canal de Suez, désert du Sinaï. Les mots anciens se mélangeant aux mots nouveaux. Comme Palestine, comme Palestinien et Palestinienne. Mon grand-père maternel m'avait raconté que ma grand-mère venait d'une famille de Bundistes, contre l'installation sioniste en terre de Palestine. Il me disait les débats entre grandma, ma grand-mère, et sa mère à lui qui a mis jusqu'à la fin de sa vie des petites pièces dans la boîte en fer blanche et bleue frappée du mot magique: Palestine. Alors, Palestine et Israël c'est la même chose, papy?

Début de conscience politique: je m'identifie avec les opprimés et contre l'état colonialiste sioniste. Je vais dans des congrès, des réunions d'union de la gauche. Je manifeste. Et puis, un jour, j'entends des choses atroces et je ne sais pas quoi penser. A une table ronde à Bombay, au Forum Social Mondial, une femme très belle explique qu'Israël c'est l'Amérique c'est le capitalisme c'est l'argent c'est l'oppression c'est le complot international c'est l'ennemi c'est les Juifs. Je lâche à mes amis que cette idiote est une antisémite de base qui rabâche des thèses usées que j'ai déjà entendues mieux dites. On me fait remarquer que, en tant que Juive, je ne peux pas être objective.

Rentrée à Paris, je fréquente un petit groupe de jeunes militants de gauche. Parmi eux, Cyril qui a étudié à Jérusalem, dans la Yeshiva du professeur Leibovic. Il pense, non il sait, que vivre en Israël c'est participer à l'occupation. Quand il parle de sa vie là-bas il est presque automatiquement furieux, fâché. Il parle du temps qu'il a donné gâché à ce pays qui court à sa perte. Je ne fais que hocher la tête. Il fut un temps où j'aurais essayé de prendre une position, mais depuis un temps tout s'emmêle. Je vois que je n'y comprends rien du tout. Je rentre chez moi regarder les cartes de mes cours d'Histoire au lycée, pour essayer encore une fois de saisir ce qui a changé entre une date et l'autre, essayer de comprendre qu'est ce que ça veut dire: territoires occupés, ligne verte, colonies.

A la suite d'un travail pour son film sur les Trotskystes, Guy Girard m'offre le livre d'un des intervenants, Michel Warchawski: Sur la Frontière. Il y raconte sa vie, son arrivée en Israël depuis Strasbourg, sa découverte de l'oppression israélienne sur les Palestiniens, sa révolte au nom de principes simples: humanisme, égalité, liberté. Pour la première fois je commence à comprendre ces cartes, les transformations des frontières du pays et ce que cela veut dire. Des images du film me reviennent à la lecture: la terre d'Israël, la poussière d'Israël... la couleur des oliviers, le bleu du ciel, les taxis jaunes pour passer d'un côté à l'autre de la frontière, le gris du béton, le mur de séparation blanc sale et terriblement laid.

Quelques jours après avoir fini le livre, je rencontre Nadav dans un café. On parle pendant des heures et des heures et des heures qui passent beaucoup trop vite. On parle et on parle et on parle. De beaucoup de choses: cinéma, goûts, musique... on se raconte notre vie, on tombe terriblement amoureux. Il doit repartir à Tel-Aviv dans quatre jours, on a pas le temps, il faut tout se dire, peut-être on ne se reverra jamais. Je pose des questions à Nadav, des questions et des questions. Sur lui et sur sa vie là-bas. L'armée, c'est comment? et porter un uniforme? et se battre? tu as eu peur? tu t'es battu? où et pourquoi? tu l'aimes, ton pays?

Je lui donne le livre de Warchawski. Nadav repart. Trois mois plus tard je vais poser mes valises rue du roi Georges en plein cœur de la ville de Tel-Aviv.

Les six premiers mois, les choses continuent d'être emmêlées. Je passe mon temps à regarder des cartes, pour être sûre de où je suis. Les lettres, les sonorités de la langue m'interpellent. Quelque chose de familier, de proche. Et en même temps à des années lumières. Je chante à Nadav des liturgies qui me reviennent brusquement, au milieu des mots du quotidien: écoute Israël ! Je ne fais que ça. J'entends que les Israéliens se méfient beaucoup des Juifs… qu'ils se moquent des religieux, parfois avec les mêmes mots que les antisémites là-bas, dans la vieille Europe. La vieille Europe, la nouvelle Amérique... Et Israël quelque part entre les deux.

J'apprends l'Hébreu à l'ulpan. Avec beaucoup d'autres. La classe est divisée entre les nouveaux immigrants et les non-Juifs. Moi, je ne veux pas encore « monter » en Israël, faire mon allyah (ascension). Je préfère rester les deux pieds dans la terre d'exil. Et rester à l'écart. Un peu comme ces religieux orthodoxes se refusent à reconnaître Israël tant que le Messie n'est pas apparu.

J'attends. J'apprends. J'écoute.

Je lis « Alteneueland », nouveau pays ancien… le magnifique livre utopiste de Herzl, témoin du décalage entre le rêve sioniste et la réalité violente qui me bouscule où que je sois. Violente ? Oui. J'ai parfois l'impression qu'une promenade au supermarché est une bataille. J'ai souvent peur. Plus je connais la situation plus j'ai peur. Les bombes, les attentats, les kamikazes. Je les vois venir. Et au quotidien, les soldats dans la rue, leurs armes en bandoulières. Mais aussi, une nouvelle culture... Avant de venir ici je crois que je ne voulais pas penser qu'il y avait des « différences culturelles »... L'humanité se chargeait forcément de nous faire nous rencontrer. Ici, je me rends compte que je viens de loin... Je me sens terriblement Française. Tellement plus qu'en France ! Et je me demande sans arrêt: est-ce que c'est ça, Israël? Les incantations rencontrent le réel...

La langue aussi me confond, cette langue qui ne me donne rien sur quoi m'accrocher, les lettres qui composent des mots que je n'arrive pas à lire. Une à une les filles du cours d'Hébreu venues en terre sainte pour suivre un amoureux prennent des décisions. La Colombienne se convertit. L'Allemande se barre. La Japonaise nous bluffe en passant avant nous toutes dans la classe supérieure. Moi, je continue. La langue ne se laisse pas faire mais je continue. Mais toi, c'est pas pareil. Moi, c'est pas pareil, donc. Moi je suis Juive. Et donc il paraît que je fais partie de ce pays que je le veuille ou non. Certains constatent cela avec envie, d'autres avec désespoir.

Un couple d'amis (Juifs) de New York viennent nous rendre visite. La fille nous dit et nous répète combien elle est impressionnée par l'armée. Elle parle de « notre » armée. Nadav s'énerve, dit qu'il refuse de se battre pour elle, qu'elle n'a qu'a venir faire son service si elle se sent de tels élans patriotiques. Les différences et les distinctions se dessinent : être Juif hors d'Israël, être Israélien, être Juif en Israël. On les accompagne à Jérusalem, voir le Mur des Lamentations. Ils sont très émus, ont du mal à retenir leurs larmes. Moi, je fume une cigarette en attendant qu'ils aient fini de mettre leurs vœux dans les rainures du Mur. Quel plaie, cet endroit... Nadav me charrie: tu vois que tu deviens israélienne !

Mais je n'ai toujours pas pris la nationalité. Je suis Juive, moi. Je ne veux pas être comme eux, comme ces gens étranges et musclés et guerriers et bruyants et agressifs.

On est en France au moment où éclate la guerre du Liban. La deuxième guerre du Liban. J'ai le souffle coupé quand Nadav maintenant mon mari, téléphone à son unité de renseignements, pour donner sa position et se mettre en disponibilité. Nadav ne dort pas, a les yeux rivés sur internet, le téléphone à portée de main. Je téléphone à Tarek, demande des nouvelles de sa famille. Sa mère était en visite à Beyrouth, elle a réussit à s'enfuir en Syrie, il attend des nouvelles… Quels salauds, tes Israéliens... Parce que tu défends le Hezbollah, peut-être? Rien à voir... t'as vu ce qu'ils sont en train de faire à ma ville? Ta ville? de quoi tu parles? Et toi? Tu sais pas de quoi tu parles... et toi... On s'engueule, on s'excuse. Je n'en peux plus. J'ai envie de tout arrêter, j'ai peur que Nadav se fasse appeler, j'ai peur de ce que je vois au Sud du Liban, j'ai peur que la mère de Tarek ne revienne pas, je hais l'armée israélienne, j'en ai marre de parler de la guerre, je veux que les décombres libanais redeviennent des maisons, je ne veux plus voir les photos des enfants qui pleurent, je vomis la phrase: c'est compliqué, je pense: il n'y a pas d'excuses possible, moi aussi je voudrais me venger, cela va mal finir. La mère de Tarek est revenue en France. La famille de Nadav à Haïfa et à Tel-Aviv va bien. La guerre fait encore une fois semblant de se terminer.

On rentre en Israël. Le lendemain de notre arrivée, on va faire la visite de Hébron organisée par d'anciens soldats combatifs qui ont formé le groupe « Breaking the Silence » (Briser le silence). Je vois le Mur de séparation pour la première fois. Je vois les colons Juifs. Je vois la ségrégation meurtrière. Je vois la misère Palestinienne. Et je comprends, physiquement: la ligne verte, les colonies, les territoires occupés. Mon amie Lara m'amène à Btselem. On s'engage comme volontaires dans leur département vidéo. A chaque fois que je vais dans les colonies, je reviens avec la tête qui tourne. J'ai envie d'en faire plus. Je découvre Israël et la Palestine, tourisme politique. Je traverse la ligne verte, allers et retours. Et je rentre me jeter dans les bras de Tel-Aviv, dans la nuit de Tel-Aviv, dans la fête de Tel-Aviv, dans l'immédiat de Tel-Aviv. La Bulle, comme les israéliens appellent ma nouvelle ville... Je prépare un film sur cet endroit, dont je suis définitivement amoureuse.

J'aime le cinéma israélien, j'aime la musique israélienne, j'aime la peinture, la vidéo... je regarde tout, j'avale, je dévore. A tous ceux que je rencontre, je demande: c'est comment, pour vous, pour toi, de créer depuis ici? Et avec leurs réponses, qui prennent souvent la forme de questions, j'avance. Partir ? Se tirer? Tout le monde y songe. Penser depuis ici est éreintant… urgence permanente et usante.

Avant, il fallait renoncer à tout autre nationalité pour obtenir la carte nationale d'identité israélienne. Un ami me raconte qu'il a un jour été dans un grand hangar au Nord du Pays où étaient gardés des piles et des piles et des piles de passeports abandonnés par les nouveaux immigrants. Maintenant que la double nationalité est possible beaucoup me parlent de leurs recherches généalogiques pour essayer d'obtenir le sésame européen... On sait jamais, au cas où... qui peut savoir combien de temps cette histoire va durer... hassvehalila si l'Iran obtient la bombe... tfutfutfu contre le mauvaise oeil, il vaut mieux prendre ses précautions...

Sans Nadav, les contradictions me submergeraient. Mais lui rien ne lui fait peur: il veut réussir à tout penser en même temps. Je m'accroche à lui et j'apprends à assumer les contradictions, à défaire les évidences. Je commence un journal de bord de ma vie israélienne Depuis Tel-Aviv sur le site mediapart.

Peu à peu Israël devient beaucoup plus que des images « clichées », religieuses ou politiques. J'assume le fait que je fais partie de ce qui se passe ici, en comprenant que cette participation est forcément active. J'agis, donc.

retour